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En octobre, la lumière se couche plus bas. Une bille posée sur un rebord de fenêtre attrape alors des tons que nous appelons ambre, ocre, rouille. Ces trois mots sont un regard, pas un classement. Voici ce que la documentation du verre permet d'en dire, et où elle s'arrête.
Trois mots qui décrivent un regard
Ambre, ocre et rouille ne sont pas trois catégories chimiques. Ce sont trois mots de saison, empruntés aux feuilles et aux briques mouillées, posés sur ce que nous voyons. Aucune des sources réunies ici ne les traite comme des familles techniques, ni n'établit qu'ils seraient plus fréquents qu'une autre teinte.
Précision valable pour tout ce qui suit : les mécanismes décrits concernent le verre en général. Les travaux cités portent sur des vitraux, des bouteilles, des verres vénitiens. Rien de ce que vous allez lire n'a été établi sur des billes.
La couleur entre par le métal
Jacques Livage, du Collège de France ↗ (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre), pose le principe : « Les verres colorés sont le plus souvent obtenus par addition de pigments minéraux à base d'oxydes de transition. » Le mécanisme : « L'énergie lumineuse est absorbée pour mettre en jeu des transitions électroniques au sein des orbitales "d" ou "f". » Une part du spectre est retenue en chemin ; ce qui traverse nous arrive coloré.
Le fer occupe une place à part. Dans Matériaux & Techniques, l'équipe de Charles Le Losq écrit : « L'élément colorant le plus répandu dans les verres d'oxydes silicatés est le fer, qui peut être présent en impureté ou alors ajouté de manière volontaire pour contrôler les propriétés optiques du verre. »
Jean-Pierre Foulon ↗ (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre) rappelle que la couleur « dépend du métal mais aussi de son degré d'oxydation » : Fe3+ jaunâtre, Fe2+ bleuâtre. Le Glass Dictionary du Corning Museum of Glass ↗ (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre) ajoute que le résultat dépend d'abord de l'oxyde employé, « but it can be affected by the composition of the glass itself and the presence or absence of oxygen in the furnace » (la composition du verre et l'atmosphère du four peuvent le modifier). Les tables qui font correspondre un oxyde à une couleur sont commodes ; ce sont des raccourcis.
L'ambre, selon Jacques Livage
Sur l'ambre, une seule source parle, et nous la nommons. Selon Jacques Livage, du Collège de France, « les polysulfures de fer confèrent au verre une couleur ambre caractéristique des bouteilles de champagne ». La phrase se lit en entier : du fer, oui, mais engagé sous forme de polysulfures, donc avec du soufre. Pas l'oxyde de fer tout seul.
Le même auteur signale une voie tout autre : « Des couleurs dites physiques sont obtenues par diffusion de la lumière. Une couleur rouge intense est ainsi obtenue avec des nanoparticules d'or. »
Colorer, opacifier, opaliser
Trois réalités distinctes, souvent confondues. Opacifier n'est pas colorer. Cesare Moretti et Sandro Hreglich, pour Verre & Histoire ↗ (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre), l'énoncent : « L'opacité dans le verre est due à la précipitation pendant le refroidissement de composants cristallins ou colloïdaux. Diffusés dans la masse, ces composants modifient et, à la limite, empêchent la transmission lumineuse. » La coloration absorbe une partie du spectre ; l'opacification modifie la transmission lumineuse et peut, à la limite, l'empêcher.
Les verriers vénitiens ont pratiqué plusieurs voies : l'antimoniate de calcium, « le premier opacifiant utilisé depuis le début de la technologie » ; le bioxyde d'étain, dit lattimo ; les cendres d'os, dont la précipitation d'apatite « donne au verre un aspect translucide, opale ».
L'opalescence forme un troisième cas. Le Glass Dictionary de Corning ↗ (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre) décrit le verre opalescent de la fin du XIXe siècle comme une cueillée (« a gather ») de verre coloré recouverte d'une couche incolore contenant des cendres d'os et de l'arsenic, ou de la cryolithe du Groenland : les mêmes cendres d'os qu'à Murano. Moretti et Hreglich décrivent le girasole, obtenu à l'arséniate de plomb : il « a un aspect laiteux de couleur légèrement bleutée en lumière réfléchissante mais, en lumière transmise, il prend une teinte qui va du rouge au jaune orange ».
Ce que Reims permet de dire
Une dernière pièce, qui demande de la retenue. Le CNRS Sciences humaines et sociales ↗ (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre), rendant compte de travaux menés sur les vitraux de la cathédrale de Reims (IMPMC, Centre André Chastel, Synchrotron Soleil), écrit : « Alors que pour le rouge et le jaune, aucune différence de couleur significative n'est observable entre les verres anciens et modernes, pour le bleu et le vert, les méthodes de coloration des verres ont évolué au cours des siècles, en utilisant des colorants différents, par exemple le cuivre ou le chrome. »
Ce constat porte sur le corpus des vitraux de Reims, et sur lui seul. Il ne dit rien des billes, et nous n'en tirons aucune règle générale.
Reposer la bille
Rien de tout cela n'a été établi sur une bille. Dans les objets en verre étudiés par les sources réunies ici, la couleur peut dépendre d'un métal, de son degré d'oxydation, de l'atmosphère du four ou de particules assez fines pour diffuser la lumière au lieu de l'absorber.
Ambre, ocre et rouille resteront des mots d'octobre. Ils décrivent notre regard, pas la composition du verre. Et c'est très bien ainsi : on peut aimer une teinte sans lui demander sa formule.
Quelle est la bille de votre collection que la lumière d'automne réussit le mieux ? Décrivez-nous sa teinte avec vos mots à vous, sans chercher le terme juste.
Pour aller plus loin
- « La couleur des verres », Jacques Livage, Mediachimie ↗ (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre), le principe de la coloration par les oxydes
- « Zoom sur les vitraux », Jean-Pierre Foulon, Mediachimie ↗ (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre), le rôle du degré d'oxydation
- « Les verres opaques : la technologie des verriers vénitiens », Verre & Histoire ↗ (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre), opacifier n'est pas colorer
- « La couleur des vitraux de la cathédrale de Reims », CNRS Sciences humaines & sociales ↗ (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre), un corpus daté et borné
- « Metallic oxide », Glass Dictionary, Corning Museum of Glass ↗ (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre) (en anglais)
- « Opalescent glass », Glass Dictionary, Corning Museum of Glass ↗ (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre) (en anglais)
Chez MesBilles
- Les billes en terre cuite, la matière d'avant le verre
- Tout Passion Billes, notre blog documentaire
- Toute la Gazette de MesBilles, notre blog éditorial événementiel

L'œil MesBilles
Une couleur se regarde d'abord, elle s'explique ensuite.
Sources
- Jacques Livage (Collège de France), « La couleur des verres », Mediachimie, Fondation de la Maison de la Chimie, 1er septembre 2020, issu du colloque « Chimie et lumière » du 26 février 2020. Consulter la ressource ↗ (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre)
- Jean-Pierre Foulon, « Zoom sur les vitraux », collection « Zooms sur… », Mediachimie, Fondation de la Maison de la Chimie, 17 avril 2020. Consulter la ressource ↗ (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre)
- C. Le Losq, J. Tarrago, W. Blanc, P. Georges, L. Hennet, C. Zanghi, G. Lelong, C. Pannefieu, D. R. Neuville, « Méthodes d'analyse des verres », Matériaux & Techniques, vol. 110 no 4, p. 403, EDP Sciences, mis en ligne le 5 octobre 2022, DOI 10.1051/mattech/2022041. Consulter l'article ↗ (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre)
- « La couleur des vitraux de la cathédrale de Reims révèle l'évolution des technologies verrières du Moyen-Âge à nos jours », CNRS Sciences humaines & sociales (INSHS), 17 juin 2019 ; travaux IMPMC (UMR7590), Centre André Chastel (UMR8150) et Synchrotron Soleil ; article sous-jacent Capobianco et al., Scientific Reports 9 : 3287, DOI 10.1038/s41598-019-39740-y. Consulter le compte rendu ↗ (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre)
- Cesare Moretti et Sandro Hreglich, « Les verres opaques : la technologie des verriers vénitiens (XVe-XXe siècle) », colloque de Nancy, 26-28 mars 2009, association Verre & Histoire. Consulter la communication ↗ (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre)
- « Metallic oxide » et « Opalescent glass », Glass Dictionary, Corning Museum of Glass, États-Unis (en anglais). Consulter « Metallic oxide » ↗ (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre) · Consulter « Opalescent glass » ↗ (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre)
Crédits visuels : illustrations photo MesBilles, billes du catalogue, vendues à l'unité.